TRAGÉDIE CLASSIQUE

UN : Au Gala de l’Union ?

DEUX : Non.

UN : Au Théâtre Français ?

DEUX : Non.

UN : Au Palais de Chaillot ?

DEUX : Non, au Théâtre Français.

UN : Au Théâtre Français, ou au Palais de Chaillot ?

DEUX : Je ne sais pas. Au Théâtre Français ou au Palais de Chaillot, peut-être ailleurs. En tout cas, c’était rudement bien joué. Une tragédie, c’était.

UN : De Racine ?

DEUX : Non.

UN : De Corneille ?

DEUX : Non, de Racine.

UN : De Racine, ou de Corneille ?

DEUX : De Racine ou de Corneille, je ne sais plus. En tout cas, c’était rudement beau. Beau, et émouvant, surtout. On était ému !

UN : Vous étiez avec votre femme ?

DEUX : Non.

UN : Vous étiez seul ?

DEUX : Non, j’étais avec ma femme.

UN : Vous étiez seul, ou avec votre femme ?

DEUX : Je ne sais plus, tellement c’était beau, tellement on était ému. Ma femme, surtout, était émue. D’ailleurs, je dis ça, c’est des suppositions : ma femme, je ne l’ai pas revue depuis. Elle a dû rester au théâtre, tellement elle était émue, sur son strapontin. Moi, je peux dire que je suis sorti du théâtre, puisque je suis ici, n’est-ce pas ? Mais comment ça s’est fait, je ne peux pas vous le dire. J’ai dû suivre la foule, en somnambule. Je ne me suis réveillé que le lendemain, chez Paulette. C’était tellement beau !

UN : Si beau que ça ?

DEUX : Le début, surtout, on était sous le charme ! c’était !… Parce que, après, vous savez, les vers ! On est tellement sous le charme, quand ils sont beaux, que, au bout d’un moment, on a tendance à s’assoupir.

UN : Vous ne pourriez pas essayer de me réciter quelques vers du début, peut-être que je reconnaîtrais.

DEUX : Si ! Si ! Sûrement… Seulement voilà…

Il cherche.

UN : Vous n’avez pas de mémoire ?

DEUX : Moi ? Quand je suis ému, j’ai une mémoire d’outre-tombe. Suffit que je sois ému. Seulement ma mémoire, elle a beau être hallucinante, attendez voir… Je ne sais pas ce que j’en ai fait.

UN : Vous avez votre mémoire sur vous ?

DEUX : Oui, dans un bout de papier journal.

Pourvu que je ne l’aie pas perdue… Ah ! tenez ! la voilà ! Me rappelais pas la poche où…

UN : Elle est toute petite…

DEUX : Oui. C’est une mémoire qui me vient de mon grand-père. Il paraît qu’elle a appartenu à un cheval.

UN : Mince.

DEUX : Tenez, vous allez voir comment elle va vous le restituer sur le bout du doigt, ce début de tragédie. Rien que d’y penser, ça me fait mal aux nerfs.

UN : Comment ça marche ?

DEUX : Faut appuyer dessus. Allez, calez-vous dans votre fauteuil et écoutez-moi ça.

UN : Vous appuyez ?

DEUX : Oui, avec mon pied… Voilà.

Trois coups.

Z’entendez ? Les trois coups. Alors le rideau s’ouvre, ça représente quelque chose d’abstrait, dans les blanc et noir, avec une touche de rouge, et les voilà qui entrent : crac, crac, ça c’est leurs chaussures qui font ça. Tenez-vous bien, ils vont se mettre à causer : « Quoi ? »

UN (BUTANE) : Quoi : « quoi » ? Ah… (Il joue :)

Quoi, seigneur, je vous vois ! À peine sur sa tour

Le guerrier, de sa trompe a rallumé le jour,

Et déjà !…

DEUX (ÉNÉE) :

Ma présence a de quoi te surprendre,

Butane, je le sais. Depuis que de mon gendre

Ces murs trop glorieux protègent le sommeil,

Il n’est plus de repos pour mon antique orteil.

Ô murs ! de mon enfance, hélas ! dépositaires !

Et qui serez bientôt mes pierres funéraires,

Vous seuls pouvez savoir ce que pèsent mes pas !

C’est de vous qu’en marchant j’espère mon trépas,

Et mon seul réconfort est que, plus d’une année,

Vos ruines survivront à la ruine d’Énée !

UN (BUTANE) :

Votre ruine, seigneur ? Aujourd’hui que vos ans

N’ont pas encore atteint leur énième printemps ?

DEUX (ÉNÉE) :

Je suis jeune, il est vrai ! Mais pour avoir des billes,

À qui se sert du feu, qu’importe les torpilles ?

UN (BUTANE) :

Le feu, pour un monarque, a des attraits nouveaux

Qui n’ont pas, des canons, fait resplendir les veaux.

Et j’en sais plus d’un seul qui, par cette campagne,

Aspirerait sans honte aux honneurs de l’Espagne.

Et s’il vous faut sans feinte avouer mes pensers…

DEUX (ÉNÉE) :

Na na na, na na na, Butane, je le sais !

Chacun par son nana, de mon excès de gloire,

A pu sans en rougir m’en imputer l’histoire.

Et mes larmes, na na, témoigneraient assez,

Que leurs crimes jamais ne seront effacés.

UN (BUTANE) :

Quoi ! Vous na na na na, seigneur, en vos alarmes,

Le na na na des pleurs et le nana des larmes ?

DEUX (ÉNÉE) :

Nana, Butane ! Hélas ! Et renana nana.

Des jours de ma nana, na na me souvenir ?

Nanana nanana nanana nanana.

Nana, nananana, nanana nanana.

Na na nananana, nanana nanana.

Na, nanananana nanana nanana.

Nananana na na nanana nanana !

Nanana nanana ! Nanana nanana :

Nanana nanana nanana nanana.

Nana…

DEUX, cesse de jouer : Oui, là, bien sûr, ça devient un peu vague. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’assoupir, alors, forcément ma mémoire aussi.

UN : Quand même, je n’aurais pas cru que vous eussiez une mémoire aussi bonne.

DEUX : Ah ! quand c’est beau, ça reste.

UN : C’est beau ça : nanana nanana nanana nanana…

DEUX : Oui, hein ?

UN : Tout de suite on reconnaît Racine.

DEUX : Ou Corneille.

UN : Ou Corneille, oui. Nana nananana nanana nanana.

DEUX : Nanana nanana nananana nana…

UN : Y a qu’en France, qu’on fait des trucs comme ça.

DEUX : Pensez, les Anglais peuvent s’aligner, avec leur Shakespeare : nanana nanana…

UN : Nana nanananère… Ce qui est beau, surtout, c’est la mémoire.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
titlepage.xhtml
jacket.xhtml
Dubillard - Les diablogues_split_000.htm
Dubillard - Les diablogues_split_001.htm
Dubillard - Les diablogues_split_002.htm
Dubillard - Les diablogues_split_003.htm
Dubillard - Les diablogues_split_004.htm
Dubillard - Les diablogues_split_005.htm
Dubillard - Les diablogues_split_006.htm
Dubillard - Les diablogues_split_007.htm
Dubillard - Les diablogues_split_008.htm
Dubillard - Les diablogues_split_009.htm
Dubillard - Les diablogues_split_010.htm
Dubillard - Les diablogues_split_011.htm
Dubillard - Les diablogues_split_012.htm
Dubillard - Les diablogues_split_013.htm
Dubillard - Les diablogues_split_014.htm
Dubillard - Les diablogues_split_015.htm
Dubillard - Les diablogues_split_016.htm
Dubillard - Les diablogues_split_017.htm
Dubillard - Les diablogues_split_018.htm
Dubillard - Les diablogues_split_019.htm
Dubillard - Les diablogues_split_020.htm
Dubillard - Les diablogues_split_021.htm
Dubillard - Les diablogues_split_022.htm
Dubillard - Les diablogues_split_023.htm
Dubillard - Les diablogues_split_024.htm
Dubillard - Les diablogues_split_025.htm
Dubillard - Les diablogues_split_026.htm
Dubillard - Les diablogues_split_027.htm
Dubillard - Les diablogues_split_028.htm
Dubillard - Les diablogues_split_029.htm
Dubillard - Les diablogues_split_030.htm
Dubillard - Les diablogues_split_031.htm
Dubillard - Les diablogues_split_032.htm
Dubillard - Les diablogues_split_033.htm
Dubillard - Les diablogues_split_034.htm
Dubillard - Les diablogues_split_035.htm
Dubillard - Les diablogues_split_036.htm
Dubillard - Les diablogues_split_037.htm
Dubillard - Les diablogues_split_038.htm
Dubillard - Les diablogues_split_039.htm
Dubillard - Les diablogues_split_040.htm
Dubillard - Les diablogues_split_041.htm
Dubillard - Les diablogues_split_042.htm
Dubillard - Les diablogues_split_043.htm
Dubillard - Les diablogues_split_044.htm
Dubillard - Les diablogues_split_045.htm
Dubillard - Les diablogues_split_046.htm
Dubillard - Les diablogues_split_047.htm
Dubillard - Les diablogues_split_048.htm
Dubillard - Les diablogues_split_049.htm
Dubillard - Les diablogues_split_050.htm
Dubillard - Les diablogues_split_051.htm
Dubillard - Les diablogues_split_052.htm
Dubillard - Les diablogues_split_053.htm
Dubillard - Les diablogues_split_054.htm
Dubillard - Les diablogues_split_055.htm
Dubillard - Les diablogues_split_056.htm
Dubillard - Les diablogues_split_057.htm